Vie de real
Ne dîtes pas à ma mère que je suis au festival du Creusot,
elle me croit à Cannes aux Hots d’Or !
par Philippe Dorison
Je sais, c’est très vilain de mentir à sa mère.
Et ce n’est guère mieux de paraphraser le titre du bouquin de Jacques Séguela. (paru en 1992, je précise pour ceux qui étaient encore trop jeunes à l’époque pour s’intéresser à la pub ou même savoir lire couramment). Mais bon, ce n’est pas vraiment le sujet.
Le sujet, ce sont les réalisateurs (dont je fais partie) qui sont venus au festival du Creusot pour montrer leurs films, discuter entre eux, rencontrer des producteurs et des commanditaires et, accessoirement, manger du jambon persillé arrosé de Bourgogne ou de Kir (réal, par exemple).
Et ces réalisateurs se posent plein de questions, notamment sur leur statut d’auteur. A priori, ils ne devraient pas se la poser, cette question. Parce qu’un réalisateur est forcément un auteur, du moins en partie, même juste un peu. C’est comme ça, c’est la loi qui le dit.
Le problème c’est que la loi c’est bien joli, mais ça ne suffit pas toujours. La priorité à droite aussi, c’est une loi. Mais si un 35 tonnes arrive de gauche à toute vitesse (voire même une petite Smart quand on est un fragile motard comme moi), ça nous fait une belle jambe d’avoir droit à une épitaphe du genre : « Mort dans son droit ».
Oui, je sais, je m’égare, mais c’était une comparaison. C’est un truc d’auteur, les comparaisons, ça peut aider faire passer le message, ça donne matière à des séquences sympa, mais des fois on a tendance à en abuser, j’avoue.
Alors l’auteur, justement, revenons-y.
Le réalisateur est aussi un auteur, c’est un fait. Et c’est assez logique, parce qu’en général il a quand même un peu réfléchi (et même écrit) avant de tourner un film. Il lui arrive aussi de penser à ce qu’il fait au moment du tournage (si, si !). Et il continue encore à réfléchir (et souvent à écrire) pendant le montage.
Et en tant qu’auteur, il a des droits. Ou plutôt un droit : le droit d’auteur.
Mais le droit d’auteur, c’est comme dans tout, y’a du bon et du moins bon.
Le moins bon, c’est d’être payé en « droits d’auteurs » pour concevoir, imaginer, écrire et préparer un film. Normalement, pour ce travail là, nous devrions être payés en salaire. Eh oui ! C’est un travail, bien précis, bien défini et calé dans le temps. Et tout travail… vous connaissez la suite. Mais en général, du moins depuis déjà un certain nombre d’années, ça ne se passe pas comme ça.
Pourquoi ? Parce ce que payer ce travail là en droits d’auteurs plutôt qu’en salaire, ça coûte moins cher au producteur. Environ 10% de charge sociales contre 65%, y’a pas photo. Et du point de vue du réalisateur (et auteur), ça peut aussi paraître intéressant, du moins à première vue : au lieu d’avoir 25% de charges salariales, y’a presque rien. Et le producteur peut raisonnablement proposer un deal du genre : au lieu de te payer 1000 euros qui vont t’en rapporter 750 net et me coûter 1650, je te donne 1200 qui vont me coûter 1300. Tout le monde y gagne, elle est pas belle la vie ? (sortez vos calculettes, vous pouvez vérifier)
C’est vrai que c’est tentant et beaucoup s’y sont laissé prendre, histoire d’arrondir la fin du mois, mais uniquement de ce mois là ! Parce que c’est oublier qu’au passage on y laisse des plumes en droits sociaux : Assedic, congés payés, etc., au revoir !
Et peu à peu c’est devenu la norme, encouragée par les AGESSA et tolérée (jusqu’à un certain point, méfiance !) par l’URSSAF. Mais ça devient un peu ennuyeux, ces histoires de chiffres, je le reconnais, alors abandonnons un peu la comptabilité pour en revenir à l’aspect artistique des choses.
Et donc, passons au bon côté du droit d’auteur : c’est quand le film est diffusé : que ce soit une fiction, porno ou pas (on en revient aux Hots d’Or) ou un documentaire, on touche des droits quand le film est diffusé. Mais pas (ou presque pas) pour les films d’entreprise (ou corporate, ou industriels, appelez ça comme vous voulez, vous avez compris de quoi je parle surtout si vous êtes venus au festival du Creusot). Alors pourquoi cette ségrégation ? En fait c’est assez simple.
Ces droits de diffusion sont payés, justement, par le diffuseur. Jusque là, tout est normal. Dans le cas d’un film de fiction, porno ou pas, ou d’un documentaire, le diffuseur sera par exemple une chaîne de télé (cryptée ou pas, diffusant après minuit ou avant). En général, ça se passe plutôt bien (même si dans le cas des redistributions par la SCAM sur les documentaires, on pourrait faire quelques observations, mais je vais essayer de ne pas me fâcher avec tout le monde le même jour).
Le diffuseur verse une partie du chiffre d’affaire qu’il fait en vendant des abonnements ou des pubs autour des films qu’il diffuse et tout le monde est content. Il gagne des sous en diffusant des films et les auteurs en touchent une petite part, personne ne se plaint trop.
Mais dans le cas du film d’entreprise (ou corporate, etc., vous avez compris), là c’est plus compliqué.
Parce que pour les autres types de films (documentaire, fiction, porno…), il y a quelque part du public qui est prêt à payer (même juste un peu, par l’intermédiaire de sa redevance télé ou de son abonnement) pour voir les films en question. Alors que les films corporate, on n’a jamais vu personne payer pour les voir…
Donc, ici, le diffuseur, il n’a aucune chance d’avoir des recettes.
Et le diffuseur, c’est qui ? C’est le commanditaire du film. Ce commanditaire, il a payé pour faire produire et réaliser le film. Ensuite, il va payer pour le montrer. Même dans un festival comme Le Creusot, il faut qu’il paie pour montrer son film (bon, d’accord, des fois c’est le producteur qui paie, voire même le réalisateur, mais le principe est le même). Et quand il veut le faire voir à ses collaborateurs, ses employés, ses clients, il faut encore qu’il organise une projection avec de préférence des petits à-côtés, café et viennoiserie si c’est le matin, champagne et petits fours si c’est le soir. Ça coûte !
Donc, le commanditaire, il en a un peu marre de payer. Et quand le réalisateur (auteur !) vient lui dire : j’aimerais bien toucher un petit quelque chose chaque fois que quelqu’un voit mon (notre !) film, le commanditaire n’est pas vraiment d’accord. Il a l’impression qu’il a déjà donné.
Le commanditaire, il a plutôt tendance à faire une analogie avec les autres diffuseurs : eux, ils reversent aux auteurs une partie des profits qu’ils font en diffusant leurs films. Mais si le commanditaire fait ça, en bonne arithmétique, il va nous faire payer à nous (auteurs !) une partie de ce qu’il dépense à chaque fois qu’il diffuse son (notre !) film. Vu qu’à chaque fois qu’il montre le film, ça lui fait encore des frais ! Logique ?
Là, évidemment, on n’est plus trop d’accord. Et ça se complique encore quand le commanditaire explique qu’il n’a rien budgété pour ça, puisqu’il ne savait pas à combien de personnes il aurait le plaisir de montrer ce film. Et comment il aurait pu savoir ? Bref, la situation est bloquée. Ça ne date pas d’hier…
Ou alors, il aurait fallu que le commanditaire accepte dès le départ le fait que la diffusion de son film va lui coûter de l’argent à chaque passage : finalement, c’est ce qui se passe pour les spots de pub à la télé.
Alors bien sûr, on pourrait dire que quand un commanditaire fait produire un film, c’est parce qu’il en attend des bénéfices d’un autre type : en termes d’image, d’efficacité de son entreprise, d’augmentation de ses ventes… Ben oui, c’est évident, le commanditaire ne dépense pas des sous pour faire un film juste pour l’amour de l’art et diminuer ses impôts. Il a forcément une idée derrière la tête et, en général, le film atteint son but. L’image s’améliore, les employés sont plus motivés, les ventes décollent !.. Le commanditaire est donc bénéficiaire et pourrait faire profiter le réalisateur (auteur !) des avantages qu’il en retire.
Mais allez donc quantifier ça, appliquer un pourcentage sur la meilleure image ou la plus grande efficacité de l’entreprise pour le reverser à l’auteur (réalisateur !) !
J’avoue que je ne vois pas comment faire et je crois que je vais m’arrêter là, en espérant que d’autres réalisateurs et auteurs (surtout !) auront des suggestions plus efficaces à proposer.
En attendant, je vais aller me prendre deux aspirines. Maintenant, j’ai un alibi, je peux faire croire que ma petite migraine n’est pas due aux soirées bien arrosées du festival mais à une trop forte cogitation sur l’épineux problème des droits d’auteur des réalisateurs de films de commande (ou corporate, etc.).
Au fait, dans le porno, ils embauchent ? Et ils déclarent les droits d’auteur ? Non, c’est juste pour savoir…







